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LA DERNIERE MORT DE HÂJJ AHMAD PÂSHÂ, AUTREMENT NOMMÉ HADJ AHMED, BEY DE CONSTANTINE

Hâjj Ahmad Pâshâ, dessin de J. Lavée, d’après une photographie au daguerréotype, prise à Alger. Hâjj Ahmad ne concevait pas de se faire photographier. C’est sur l’insistance du docteur Guyon qu’il finit par l’accepter. La planche accompagne l’atlas annexé à l’ouvrage de ce dernier, Voyage d’Alger aux Ziban, 1852.

 

  Al-Hajj-Ahmad-Pasha[1]

            Né en 1786, Ahmad devient bey de Constantine en 1826. Il participe à la défense d’Alger contre le débarquement français en 1830, sans succès. Victorieux du premier siège de Constantine en 1836, il perd sa capitale l’année suivante et se retranche dans le Sud-Constantinois, contraint de changer de lieu de résidence à plusieurs reprises. La résistance qu’il dirige encore pendant plus de dix ans perd son efficience avec le temps. Il finit par se rendre le 5 juin 1848 : c’est le dernier en date des grands chefs de la résistance algérienne à la conquête française à se soumettre. Auparavant, face à la vacance du pouvoir consécutive à la capitulation du dey Hussayn, il prend immédiatement le titre de pâshâ,qui lui maintient une autorité effective sur le beylîk de Constantine et lui donne une autorité primatiale, mais nominale sur le reste de l’Algérie. Néanmoins, le gouvernement ottoman d’Istanbul refuse de lui accorder l’investiture, de longues années durant. Dès lors qu’il se soumet aux Français, il perd officiellement ses titres de bey et de pâshâ. Mais, nombre d’Algériens, au-delà même de ses partisans, continuent de le nommer par déférence Al-Hâjj Ahmad Pâshâ ou, en arabe et en berbère, Al-Hâjj Ahmad Bâshâ.

 

La mort historiographique de Hâjj Ahmad Bey

 

Al-Hâjj Ahmad est un des principaux chefs de la résistance à la conquête de l’Algérie par les Français. Qu’ils soient acteurs, témoins ou historiens, la grande majorité le désigne sous les épithètes d’ « ancien bey » ou d’ « ex-bey » de Constantine, à la suite des Français qui le combattent. Presque tous font, en même temps, erreur sur sa date de mort et considèrent qu’il décède en 1850, à Alger, où il est interné par le gouvernement français. L’historiographie reproduit à peu près unanimement cette donnée. Hâjj Ahmad obtient en fait l’autorisation de se fixer près du Hama, à proximité du mausolée de Sîdî ‘Abd ar-Rahmân ath-Tha’âlabi. Ainsi est-il de l’historien Marcel Émerit, qui publie la version française des Mémoires du bey : « On lui fit une pension de 13.000 frs par an, et il mourut à Alger en 1850. Son tombeau est dans l’enceinte de la zaouïa de Sidi Abderrahman, en haut du jardin Marengo, dominant le lycée. » Ainsi est-il également de Charles-André Julien : « Après la rupture des pourparlers [entre les Français et ‘Abd al-Qâdir en 1839], l’ancien bey, abandonné des djoued, pourchassé par les Français, sans cesse errant et en butte à des embûches, finit par se rendre, en 1848, et vécut à Alger jusqu’à sa mort, deux ans après. » John Ruedy reproduit la même information : « He finally surrendered in 1848 and died two years later At Algier. » Julia Clancy-Smith précise qu’il est mort empoisonné la même année : « Ahmad Bey fared less well ; he died in prison of poisoning in 1850 and was buried at the zawiya of Sidi ‘Abd al-Rahman in Algiers. » La date de 1850 apparaît en titre d’une biographie que lui consacre Salah Ferkous : El Hadj Ahmed Bey, Constantine 1826-1850. Si l’on s’affranchit des historiens, le romancier Nasredine Guénifi ne propose pas d’autre date. L’encyclopédie collaborative Wikipedia, généralement symptomatique de la culture ambiante, retient elle aussi l’année 1850. Même si, en titre et plus récemment, c’est l’année 1851 qui est indiquée, c’est la date du 30 août 1850 qui est clairement mentionnée dans le corps de la biographie. L’historien Mustapha Haddad écrit sur son site internet : « Ahmed Bey mourut à Alger en 1850, sa fille continue cependant de percevoir une indemnité allouée par l’administration coloniale. » 1850 ponctue la mort consacrée de Hâjj Ahmad, ainsi qu’en témoigne l’article que consacre l’historien Mohammed Harbi à l’Algérie.[9]

 

            Le colloque de Biskra se consacre à « La résistance des Aurès au temps de Hadj Ahmed Bey » en 2006. Il retient encore la même année, sans plus de précision de date, comme le rapportent, par exemple, les journalistes Yacine Idjer ou Kaddour M’Hamsadji. Un deuxième colloque prolonge en 2007 l’intérêt nouveau qui se porte sur Hâjj Ahmad. Toute la presse algérienne reprend à l’envi la même date. Tels colloques ou séminaires se placent à la date anniversaire de novembre, celle du déclenchement de la guerre d’Algérie. La présence d’hommes politiques et, en particulier, de ministres du gouvernement algérien, cherche, par leur poids ou leur pression, à infléchir la création de sens dans la perspective de la précocité et de la continuité du nationalisme algérien.

 

            Ainsi, la plupart des auteurs se copient de manière routinière. Il est vrai que des autorités universitaires, comme Émerit ou Julien, se sont inscrites dans la série. Les Algériens, portés plus que d’autres vers cette histoire, sont coupés, on le sait, des archives exilées principalement à Aix-en-Provence (France), depuis 1962. Peu cependant se lancent dans de véritables travaux pour cerner l’histoire d’Al-Hâjj Ahmad. Beaucoup lui accolent des projections d’aujourd’hui, nationalistes par exemple et éprouvent des difficultés à se départir de considérations téléologiques.

 

La première mort de Hâjj Ahmad Pâshâ

 

            1848 est un tournant dans l’histoire de Hâjj Ahmad. Résidant depuis à Alger, il ne fixe plus guère les regards. Il est, pour l’essentiel, à peu près oublié. Mais, son décès ne passe pas inaperçu aux yeux des contemporains, qu’ils soient algériens ou français.

 

            La presse française s’en fait l’écho. L’Akhbar signale la nouvelle dans son numéro du mardi 2 septembre 1851. Ce journal français, qui se publie à Alger, est le principal pourvoyeur d’informations de la colonie, en dehors du Moniteur algérien, organe officiel du gouvernement général. Une grande foule se presse à l’enterrement. Les magistrats et des personnalités de marque portent la dépouille jusqu’au marabout de Sîdî ‘Abd ar-Rahmân. Une solennité honorable préside à la cérémonie. Les circonstances rapportées par le journal reproduisent pour beaucoup les données que fournit le gouvernement général. Le 7 septembre,L’Akhbar revient sur l’événement et y apporte des précisions, notamment par la publication de la lettre du khûjja Isma’îl ben Muhammad, son correspondant musulman à Alger. L’homme puise ses renseignements aux meilleures sources. La presse nationale française s’en fait l’écho, à son tour. Le Journal des Débats, spécialement, l’évoque en une les 12 et 14 septembre. La Revue de l’Orient rend compte de ses obsèques : « Le 31 août, ont eu lieu, à Alger, les obsèques du dernier bey de Constantine, El-Hadj-Hamed. Tous les musulmans de quelque distinction l’ont accompagné à sa dernière demeure, au cimetière de Ben-Abder-Khaman, près le jardin de Marengo. » Son rédacteur rappelle ensuite brièvement ce que fût l’homme : « El-Hadj-Hamed avait été pendant quatorze ans bey de Constantine. Son gouvernement s’est surtout distingué par une excessive cruauté. De 1837 à 1848, il avait erré dans la province, de montagne en montagne, de tribu en tribu, cherchant un refuge contre nos poursuites. Peu de temps après la capture d’Abd-el-Kader, à la veille d’être pris entre deux colonnes françaises, il se rendit à discrétion. Depuis lors, interné à Alger, il y jouissait d’une pension assez considérable du gouvernement français. »

 

Dans la foulée, dès 1852, le docteur Guyon lui consacre une notice, documentée et fort intéressante. Il utilise, en plus de ses connaissances et de ses souvenirs personnels, des articles de presse et les Mémoires du bey, récemment rédigées, encore manuscrites et presque inconnues. Il donne avec une grande précision la date de sa mort : Hâjj Ahmad décède le 30 août 1851 dans la soirée. L. Louvet reproduit la même date en 1861 : « Il mourut dans cette ville, le 30 août 1851, laissant cinq filles seulement. Ses restes mortels ont été portés avec pompe au marabout de Siddi-Abder-Rhaman. » Cette date ne s’efface pas entièrement puisque le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse mentionne l’année 1851.

 

Naissance de la mort historiographique de Hadj Ahmed Bey

 

            Les auteurs français contemporains les plus importants et les plus lus, comme Pellissier de Reynaud ou Galibert, notamment dans les éditions de 1854 de chacun de leur ouvrage, ne disent à peu près rien de substantiel sur la fin de Hâjj Ahmad. Tel fait prouve le peu d’intérêt que suscite désormais le personnage. Ainsi de Pellissier qui n’en fait qu’une relation succincte : « Il fut envoyé à Alger, où on le traita convenablement, et où il mourut au bout d’un certain temps, s’étant concilié, par sa conduite paisible et la dignité de ses manières, l’opinion publique, que le souvenir de plusieurs actes de cruauté lui rendait d’abord fort hostile. » Auteur par le passé d’un article biographique sur Hâjj Ahmad, Félix Mornand écrit dans Un peu partout en 1857 : « On le transféra de là (Constantine) à Alger, où il a terminé ses jours il y a peu de temps, dans une situation paisible et aisée même, que lui avait fait la munificence du gouvernement de cette France, toujours si empressée à relever, à honorer, à combler même son plus terrible ennemi, une fois vaincu. »

 

Avec le temps, son repli dans le Sud-Constantinois nourrit de moins en moins les publications. Mais, les autorités militaires françaises ne minorent pas le danger qu’il représente. Elles le surveillent constamment et cherchent à s’en emparer. À partir de 1848, les années algéroises confinent à l’anonymat croissant d’une fin de vie, qui ne suscite pas d’intérêt particulier. Hâjj Ahmad a en fait droit à la relative immunité de celui qui s’est rendu.

 

            La mort historiographique de Hâjj Ahmad précède sa validation universitaire par Marcel Émerit. Elle est ancienne et survient quelques années après la mort effective. L’origine prend naissance dans le groupe des érudits constantinois (Vayssettes, Féraud, peut-être Cherbonneau) et dans l’orbite de la Société historique algérienne (le premier cité en est aussi le secrétaire en 1861). Vayssettes semble en être l’auteur. Il raconte, de la sorte, en 1869, la fin de la vie de Hâjj Ahmad : « Après trois jours passés à Constantine, il fut dirigé sur Philippeville et embarqué sur un bateau de l’État, qui le transporta à Alger, où le gouvernement lui fit une pension de 12,000 francs et où il vécut dans la retraite, jusqu’à sa mort qui arriva le 30 août 1850. Son corps fut inhumé dans la mosquée de Sidi Abd-er-Rahman, au-dessus du jardin Marengo. Il avait, quand il mourut, environ soixante-trois ans. »

 

Féraud, pour sa part, annonce des éléments biographiques dès 1867 : « La monographie du palais est précédée d’une notice historique sur El-Hadj-Ahmed-Bey, dont je suis obligé d’ajourner la publication, afin de la rendre aussi complète que possible par des documents indigènes très-importants, dont la communication m’a été promise. »  Il ne semble pas les avoir publiés, dissuadé probablement par la contribution de Vayssettes, qui le devance de peu. Féraud reprend d’ailleurs son confrère en 1877 : « Il se peut que le lecteur désire savoir comment s’est terminée la vie de El hadj Ahmed. Après la prise de Constantine (13 octobre 1837), il se dirigea vers Biskra, s’empara de la ville, mais en fut bientôt chassé par un khalifa d’Abd-el-Kader. Pendant les six années suivantes, il erra de côté et d’autre, soulevant les populations arabes contre la domination française. Vaincu dans toutes les rencontres, il fit enfin sa soumission au mois de juin 1848. On le conduisit à Alger, où le gouvernement lui donna une pension de douze mille francs. Il y vécut dans la retraite, et mourut paisiblement, le 30 août 1850, à l’âge d’environ soixante-trois ans. Il est enseveli dans la mosquée de Sidi Abd-er-Rahman, au-dessus du jardin de Marengo. » L’autorité de Vayssettes et surtout de Féraud consacre pour longtemps l’année 1850 comme terminus ad quem de la vie de Hâjj Ahmad. Le « jardin de Marengo » devient le marqueur des emprunts successifs depuis 1851.

 

La date est consignée par Gaffarel, qui publie pour la première fois son ouvrage en 1883 : « De 1842 à 1848 il erra de côté et d’autre, cherchant à soulever les populations contre la France. Il fit enfin sa soumission en juin 1848, et on l’interna à Alger. Il y vécut dans la retraite et y mourut paisiblement le 30 août 1850, à l’âge de soixante-trois ans. » L’Algérie de Gaffarel est un des ouvrages les plus lus. Beaucoup, encore aujourd’hui, s’y réfèrent et pas seulement des tenants de l’Algérie française.

 

Le décalage d’une année procède d’une simple erreur de lecture, de copie ou d’édition. Il n’y a pas d’intention maligne. Simplement, le peu d’intérêt pour Hâjj Ahmad et la routine intellectuelle ont fait le reste. Mais, la lacune n’est pas sans conséquence historiographique.

 

Abdelaziz nemdil

 

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